Le Chocolat d'hiver
On a 7 ans et il fait froid par chez moi, quand décembre est là à 16 heures 30 à la sortie des classes; le ciel blanc neige a laissé place à la nuit précoce de l'hiver. On s'emmitouffle, bonnet enfoncé, écharpe de laine tricotée, si justement appelé "cache-nez" et dans laquelle on respire pour sentir sur le bout du nez glacé un peu de chaleur recherchée...les mains dans les mouffles comme de petites marionnettes et un pull à grosse maille, juste un peu trop grand, le sac d'écolier suspendu dans le dos... on sautille plus qu'on ne marche pour réchauffer les pieds engourdis dans des chaussures de vieux cuir craquelé, plutot un peu juste pour le coup, mais on grandit si vite, à quoi bon racheter... on les usera bien encore jusqu'au printemps, alors elles auront fait leur temps...On court dans la grande rue, envie de se retrouver tout au chaud dans la maison accueillante puis longeant un muret alors qu'on est presque arrivé, voilà qu'on ralentit , laissant trainer une petite main emmoufflée sur la neige fraichement tombée... alors on façonne une petite boule bien ronde, consciencieusement, les gants sont mouillés et la neige se fait collante sur le point jersey des petites mouffles jacquard...et tout à coup avec quel plaisir on l'envoie tout en l'air, juste pour la voir s'éclater, s'émanter sur un autre mur et se répendre en eau au sol laissant juste la petite trace blanche de l'impact...deux, trois fois on renouvelle l'opération, lançant la petite boule toujours plus haut, toujours de plus loin... on ne s'est même pas rendu compte que déjà la maison était là, et le bonhomme de neige, confectionné le jeudi, trône au beau mileu de la cour, avec sa carotte en guise de nez, ses deux petits morceaux de charbon qui lui font des yeux petillants, le vieux chapeau de grand père retrouvé au grenier pour l'abriter... ah il est fier, le bonhomme de ne pas avoir encore fondu... en passant près du grand sapin bleu juste avant l'escalier, on secoue une branche pour voir les petits flocons tomber... quand on arrive en haut, tout trempé, la porte s'ouvre et déjà on respire l'odeur du chocolat chaud et des tartines grillées... l'enfance.
Pas besoin d'itinéraires et de routes tracées, entre naissance et mort, de bateaux ancrés dans des ports, de trains arrivants sur des quais..
Bifurquons, divagons, égarons nous sur des routes damnées et vivons des secondes magnifiques...
Des milliers de secondes éclatées...
Nous sommes des étoiles qui tombons, l'amour dans l'âme, vers la nuit et les rochers d'oceans
Regardons, et ne pensons à rien d'autre qu'à cet unique instant, comme s'il n'allait jamais en venir d'autre...ces instants qui nous délivrent de nos maux, et nous projette dans un univers sans limite.
Jouissons de la lumière, de la douceur de l'air, de la fraicheur de l'eau, de la beauté et de nos sentiments
Soyons des molécules, qui virvoltent, qui ondulent, s'effleurent et se frôlent pour qu'une étrange achimie éclate, explose, flamboie, brise nos ombres dans un élan basculant nos existences....
Elle est partie…
Elle est partie une nuit d’été, et de ma bulle en altitude, je l’ai longtemps cherchée, pensant la retrouver dans un espace incertain, mais cet univers, jamais immobile, est resté sourd à ma recherche, à ma quête d’elle…je n’y ai trouvé que des chagrins, bonheurs, mêlés, des milliers de mondes plus petits qui tournaient dans tous les sens, se contrariaient, s’opposaient, se recoupaient… juste parfois une image d’elle remontait à la surface, émergeant du monde-mémoire, du monde-souvenirs…
Attendre à s’en briser le cœur la blessure de l’absence sans retour..
Des ombres frôlant ma solitude tentaient parfois de me faire glisser de leur côté, de briser la transparence de ma paroi refuge, je me laissais faire, engourdie de mon ailleurs, rêvant l’oubli de la douleur ; je quittais ma bulle alors pour me sentir affairée, occupée, empressée : c’est bien ainsi, sur terre que le chagrin passe et s’efface un peu ???
Souvent dans ces moments de trop d’agitations, je mettais mes pieds dans les traces qu’elle aurait laissées si elle avait pu vivre ; mélange d’elle et moi se croisant, se confondant, se mélangeant :elle, la longue dame brune sans passé, moi, la petite fille oubliée…j’ai mis mes pas dans les siens, jusqu’à l’oubli d’un océan de silence…
Je vivais à contretemps sur d’immenses toiles abstraites tachetées de blanc et balafrées de noir dans le mystère d’une autre vie qui n’était pas la mienne…désir d’allonger le passé en présent, temps de fuite et tant de vertiges savourés, sans jamais savoir vraiment le goût du plaisir, juste celui de repartir vers de nouveaux mirages, tanguant sur le malheur et sur la colère éclatante. Dans ce pays d’Avant, inaccessible, inabordable, impénétrable d’une eau douce à se noyer comme on tombe en rêvant…
Attendre que rien ne se passe, faire semblant de vivre et regarder, guetteur de passé, poursuite d’un rêve vague à l’ombre d’une voix perdue…
IL y a « Elle », tout près, la-bas de l’autre côté, de l’autre côté de la mort, il y a « moi »
Ses cheveux dansent, elle court en longue robe blanche, mais c’est le vent de la de la mort qui l’a emporté…je sais bien son autre monde au delà des collines, je sais ses chemins d’ailleurs, mais ma bulle flottante ne peut les parcourir, juste les effleurer de loin et aujourd’hui apprendre à vivre….enfin…
Se taire infiniement près de quelqu'un, gommer la solitude en préservant seulement l'espace du silence..quelques gouttes de temps pur; monde en mouvement liquide s'ouvrant au plus creux de son desert et se rejoindre sans efforts, sans mots dans cet espace à la réalité incertaine, flottante à moitié d'air, à moitié d'eau...souffle devenant cyclone, chaleur transformée en volcan, frisson mutant en séisme...emerveillement de creuser plus avant une sensaton de vertige, une sensation désirable et douloureuse. Se laisser pénétrer d'emblée d'une douceur ambrée.Plaisir de se laisser imbiber d'une pluie de silence, avançant lentement en épuisant la saison sourde dans la magie tranquille des images arrêtées...coulée fraîche de l'eau dans l'absolu silence de cette fausse nuit, sans chercherà savoir comment demain s'appelle et ce qu'on en fera...et sentir la caresse immobile du présent avec cette nuance de sérieux dans le plaisirqui donne confusément la sensation du temps...
Alors tout semble lumineux, évident, mutiplié à l'infini, cependant tout semble déjà sur le point de s'obscurcir et de finir...
Parfois j’écarte doucement son voile d’étamine et je vous aperçois, vous êtes presque là, ombre effrayante et magique, je lis dans votre regard le rêve d’un sommeil flottant dans la lumière, j’effleure votre bonheur, vos blessures, vos espérances et vos peurs. Vous pressentez l’éloignement de mon appel, vous tentez de me faire écarter le rideau ; je vois parfois votre visage se coller à la paroi de verre : autre solitude aussi courtoisement muette, aussi légèrement désespérée. Un silence passe et nous nous mesurons…côtoiement anonyme…nous n’avons rien à nous apprendre, pas de message, pas de déclaration, pas de moral vertueuse, non surtout pas de moral… pas de donneur, pas de donné…
Vous voudriez que je sois ce compagnon fluide et distant, qui donnerait à vos climats une nuance plus légère… je vous regarde à travers la transparence colorée de ma bulle qui vous donne des allures de kaléidoscope…mais nous ne sommes pas de la même planète, nous nous croisons funambules, voltigeurs, passagers de nos rêves à la douceur nonchalante
Il y a peut être un fil à suivre, quelque chose à penser, mais je sais que déjà se referme le voile de ma bulle, qu’il est mieux de n’y rien comprendre et de ranger les oripeaux de l’illusion pour reprendre le voyage solitaire et se laisser bercer dans le tremblement de l’air comme une brume d'eau…
Dans Ma Bulle
Ma bulle est-elle de savon ? Pourrait-elle éclater au premier obstacle ? Ou serait ce une bulle-bille de verre ? Plus solide mais plus froide…A moins que ce ne soit une planète-bulle dans un magma céleste ? mais alors comment être à l'intérieur sans se brûler les ailes… ma bulle c'est un peu tout ceci à la fois et rien de tout cela…
La bulle flotte dans l'espace, je suis bien dans ma bulle ; cet univers fluide fait de fragments de lumière se fractionnant dans une aqueuse fluidité ; elle prend les couleurs de mes instants : bleu turquoise, rouge rubis, ambre roux, vert angélique, perle d'or cachant le gris de brume et le mauve de cerne…parfois blanche, limpide et floconneuse…
Ma ronde bulle dans laquelle se confondent, tourbillonnent, virevoltent, craintes et détresses, plénitude et volupté de la fraîcheur du réveil au vertige du sommeil, du vert sombre des forêts à la blancheur de l'écume.. Flottante dans l'apesanteur d'un espace éclaté.
Ici le vent se glisse et s'évanouit, l'air-buvard y est pur et vaporeux, atmosphère éthérée… des sons cristallins, des mélodies berçantes des harmonies envoûtantes y font tanguer le silence… magie tranquille d'une image arrêtée…
Ce petit texte a été retrouvé dans les affaires d'une vieille femme décédé dans un hopital... il me parle... de la vie , de la mort, de notre passage...
Que vois tu , toi qui me soigne, que vois tu?
Quand tu me regardes, que penses tu?
Une vieille femme grincheuse, un peu folle
Le regard perdu, qui n'y est plus tout à fait;
Qui bave quand elle mange et ne répond jamais
Qui, quand tu dis d'une voix forte "essayez"
Semble ne prêter aucune attention à ce que tu fais
Qui docile ou non, te laisse faire à sa guise
le bain et les repas pour occuper sa longue journée grise
C'est celà que tu penses, c'est celà que tu vois
Alors ouvre tes yeux, ce n'est pas moi
Je vais te dire qui je suis, assise là, si tranquille
Me déplaçant à ton ordre, mangeant quand tu le veux
Je suis la dernière de dix, avec un père et une mère
Des frères et des soeurs qui s'aiment entre eux.
Une jeune fille de 16 ans, des ailes aux pieds
Rêvant que bientot, elle rencontrera un fiançé..
Mariée déjà à 20 ans, mon coeur bondit de joie
J'ai 20 ans maintenant et un enfant à moi
Qui a besoin de moi pour lui construire une maison.
Une femme de 30 ans , un enfant grandit vite...
Nous sommes liés l'un à l'autre par des liens qui dureront
40 ans, bientot, il ne sera plus là
Mais non, mon homme est à mes cotés qui veille sur moi
50 ans; à nouveau jouent autour de moi des bébés
Nous revoilà avec des enfants,moi et mon bien aimé
Voici les jours noirs, mon mari meurt
Je regarde vers le futur en frémissant de peur
ar mes enfants sont occupés à élever les leurs
et je pense aux années passées et à l'amour que j'ai connu
Je suis vieille maintenant et la nature est cruelle
qui s'amuse à faire passer la vieillesse pour folle.
Mon corps s'en va, la grâce et les forces m'abandonnent
Il y a à présent une pierre là où jadis il yeut un coeur
Mais dans cette vieille carcasse, la jeune fille demeure
Le vieux coeur se gonfle sans relâche.
Je me souviens des joies, je me souviens des peines
Et à nouveau je revis ma vie et j'aime.
Je repense aux années trop courtes et trop vite passées
et accepte cette réalité implacable que rien ne peut durer
Alors, ouvres les yeux, toi qui me soignes et regardes
Non la vieille femme grincheuse, regarde mieux
Tu me verras...
J’aimais à sept ans les jupes amples que je faisais tournoyer ; je pivotais alors comme une toupie sur moi-même, et l’étoffe de couleur voltigeait et gonflait comme une toile de parachute. Imaginant que ce bout de tissus, serré à ma taille, aurait eu le pouvoir de m’envoler vers un ailleurs mystérieux, je tourbillonnais plus encore, les bras tendus, comme les pales d’un moulin brassant des poussières de rêves. Je tournais ainsi jusqu’au vertige, puis soudain, je m’arrêtais ; immobile alors, tout à l’entour se mettait à danser, m’encerclant d’un autre décor, d’un univers chaotique, aux formes chancelantes, aux couleurs brouillées, au réel vacillant de flots trompeurs… Toujours un peu déçue de constater que chaque élément finissait par reprendre sa place dans une déconcertante stabilité.
J’aimais à ce même âge, grimper en haut de la plus haute colline, m’étendre dans l’herbe fraîche, transversale à la pente, respirer profondément pour m’étourdir d’une bolée d’oxygène, et soudainement, me laisser dégringoler en roulis boulis , dévalant le versant du pâturage ; les yeux grands ouverts, le visage tour à tour, épousant le sol terre, puis plongeant dans le ciel azuré, j’avais la sensation d’une ivresse vertigineuse où la matière se dissolvait, où les secondes de tourbillons perdus semblaient se diviser à l’infini avant de reprendre ou d’en perdre le souffle. Quand la chute finissait, je restais étendu sur le sol, plantant mes yeux dans l’immensité du ciel blanc solaire , savourant ces secondes d’irréel et d’ailleurs un peu flou, ces temps de fuite et de vertige, de suspension entre deux étendues…retoucheur de réel, retrancheur d’irréel…. Aujourd’hui, cette chanson de Birkin rôde dans mes pensée : « j’aurais voulu que la terre s’arrête pour descendre »…
J’ouvre le grand album de Carl Larsson et c’est le Bonheur qui rentre dans ma bulle… un Ailleurs de papier glacé ; là il n’y a plus rien à rattraper, rien à vouloir de supplémentaire, rien à savoir de plus, plus rien à arrêter… juste me laisser emporter par les images qui défilent, et pénétrer dans le grand silence des pages colorées me recouvrant d’un drap léger d’aquarelle… juste le bonheur tranquille d’être là, traversant la palissade rouge pour retrouver les goûters d’enfance dans les jardins fouillis, rentrer dans la maison, baignée de lumière bleue glacée des soleils pâles d’hiver, les soleils blonds d’une autre saison, d’un pays scandinave que je ne connais pas mais dont, en traversant l’image, je reconnais l’éclat cristal, et la flamme d’ambre miel.
Il a peint les instants fragiles du bonheur et de l’enfance, il a su arrêter le temps dans sa rondeur et sa tendresse, coucher de ses pinceaux le charme d’une fraîche vision, mélangeant le décor de bois brun rouge, la lueur tremblante des bougies, le halo vivant des chandeliers sur les meubles rouge corail, les gros poêles en faïence qui réchauffe la froidure des rudes hivers ; et dans ce décor d’un autre climat, d’une autre époque, je rejoins Suzanne dans cette vie quotidienne d’harmonie et de petits objets précieux, minutieux qui font l’ordre tranquille de son monde ; je visite l’atelier du peintre, fouillis de chevalet et de couleurs, un enfants sur les genoux, un enfant sur les épaule, je me délecte de ces marmots aux visages joyeux qui sont au centre de tout, au centre du cercle.. Bien sur c’est une image d’Epinal aux couleurs harmonieuses calmes et rafraîchissantes, une idéalisation, une douce utopie, mais il me plait, à moi, d’entrouvrir cette porte furtive sur ce bonheur lumière de calme et de quiétude entre naïveté et pureté…et peu m’importe que ce ne soit qu’un rêve.. merci Carl de m’avoir offert le plaisir de pénétrer dans votre monde…
Mélancolie
Génie et folie en Occident
Une exposition fascinante et passionnante sur le thème de la mélancolie et sa traversée de l'antiquité à nos jours au travers de l'art pictural avant tout mais aussi de salle en salle ponctué de textes allant d'Aristote à Houellebecq en passant par Freud, Diderot, Sartre, de Nerval et bien d'autres encore…
C'est avec une joie non retenue que je me suis rendue à cette exposition au Grand Palais et si je ne peux la relater en détail, je voudrais du moins en inscrire le principal ainsi que les émotions qui m' ont parcouru de salle en salle devant ces tableaux, ces objets et ces textes où se côtoient douceur et violence, prostration et fureur, rêverie et désespoir…On ne garde pas tout de ce qu'on regarde…on prend, on ressent, on touche des yeux et on est touché en retour..
Touchée, je le fus dès les premiers instant face à cette stèle funéraire du 4ième siècle av JC…le personnage, taillé dans la pierre, la tête appuyée sur une main, le regard perdu vers l'océan montre déjà l'attitude qui deviendra caractéristique de la représentation mélancolique. Juste en face, une amphore de 540 av JC, représente Ajax se préparant au suicide. Et ces mots d'Aristote, en commentaire:
« Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la poésie ou les arts, sont ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d'être saisis par des maux dont la bile noire est d'origine »
La salle suivante plonge dans le moyen âge durant lequel le tempérament mélancolique est directement associé, sous le nom d'Acadie aux pêchés capitaux côtoyant les vices, envie, orgueil, colère, avarice et gourmandise et assimilé à une possession démoniaque… L'Acadie est alors synonyme d'oisiveté, nonchalence, mollesse, inoccupation, flânerie, ennuie, paresse du cœur. Dans cette salle des gravure de Saint Jean Baptiste dans le Désert, de Saint Antoine, tourmenté par les démon, « la mélancholia » de Dürer, et paradoxalement à l'époque représentée dans cette salle, un immense tableau de Max Ernst « l'ange du foyer » montrant un animal coloré et monstrueux, détruisant tout sur son passage, en corrélation avec la bête immonde de Brecht et dont les contours de l'animal représentent la croix gammée…Des monstres directement lié à l'environnement politique et sortis droit de la tête de l'artiste, on y lit malgré la vivacité des couleurs cette autre mélancolie créatrice…trait d'union aussi de la salle qui va suivre, à l'heure de la renaissance italienne et du néo platonisme, la mélancolie prend un autre visage « Mélancholia générosa » , la mélancolie noble, avec pour la première fois de l'histoire, un concept positif de la mélancolie, comme un stimulus du génie de la création… parallèlement, à cette même époque, trois gravures de Charles Lebrun, représentant l'homme en ours, pour sa force destructrice, en renard, pour son caractère fuyant, et en loup pour son aspect maléfique nous parle de la folie Louvière ; La lycanthropie est alors la forme de la mélancolie d'un être sauvage, homme loup ou loup garou, ombrageux, solitaire et fuyant le soleil… Il y a donc à cette époque de la renaissance, deux mélancolies distinctes, l'une créatrice et réservée à une élite, l'autre maléfique et possédant des êtres dont beaucoup finiront sur le bûcher.
« Le faucheur » de Pablo Picasso, sculpture où le Dieu du temps et la faucille mesure la durée de la vie, est un trait d'union, oh combien judicieux qui amène vers une salle transitoire semé d'objets, dont ce globe céleste en cuivre doré de 1502, qui ne pouvait ne pas m'émouvoir (mon amour des boules et des bulles n'y résista pas !), des instruments de mesure de l'espace (équerres, compas, sphères) de mesure du temps( sabliers, cadrans solaire, horloges), des chauves souris naturalisée, des aquarelles botaniques d'Ancolie (fleur médicinale de la mélancolie), une corne de licorne (défense de narval au pouvoir magique sur la mélancolie, des planches d'ostéologie représentant des squelettes en pose mélancolique, autant d'objet qui se retrouveront au fil des siècles sur les toiles comme autant de symbole entourant l'état de mélancolie.
La salle suivante est consacrée à la mélancolie et la musique, avec divers tableaux du roi David chassant de sa harpe la mélancolie de Saül décrit dans la Bible comme un possédé…la musique est bien entendu diffusée dans cette salle.
C'est là que se finit la première partie de l'exposition sur un tableau que je reproduis partiellement et sur des textes descriptif de différentes visions de la mélancolie au fil des siècles et dont je ne citerai que cette phrase qui m'a profondément touchée.
« Il y a des instants qui ne devraient passer. Ce qu'on atteint ne devrait jamais finir. Que cela passe pourtant et ne soit que l'expérience d'un instant, là se trouve la véritable mélancolie »
Ratzinger « la mort et l'au-delà »
Humeur Tempérament Vent Eléments Age Planète Moment
sang sanguin zéphir Air jeunesse jupiter aurore
bille jaune colérique eurus feu maturité mars matinée
bile noire mélancolie borée terre vieillesse saturne crépuscule
flegme flegmatique auster eau décrepitude venus soirée
Si cette première partie d'exposition m'a enthousiasmée de par ce qu'elle me faisait découvrir, la seconde partie allait m'émouvoir comme seule la peinture peut y parvenir : ne plus penser à rien qu'au halo de lumière en contre-jour découpé, se plonger toute entière dans la peinture offerte au regard, et s'offrir cette absence…les voix des visiteurs aux alentours s'assourdissent, les silhouettes qui bougent deviennent plus sombres autour de soi, tout n'est plus que pure abstraction…s'éloigner de soi pour y croire, s'effacer pour pénétrer dans espace de la peinture..La musique des couleurs a cette sérénité particulière…
La Madeleine à la veilleuse de Georges de la tour fait d'emblée fondre mon cœur, ce tableau que j'ai eu l'occasion dans ma ville de voir si souvent sur des gravures, posters, affiches, cartes postales est là devant mes yeux, et la dimension est tout autre, face à ce clair obscur ou la prostituée repentie semble comme caresser ce crâne dans une méditation de la mort et de l'éphémère de la beauté…
L'exposition prend alors un tournant face à son thème derrière ce titre « La mort de Dieu et le romantisme. Avec la « mort de Dieu » proclamée par Nietzsche, c'est la fin de la longue histoire d'un monde garantie par la foie, la solitude le l'homme est scellée et le spleen devient l'attitude moderne de la mélancolie.
Avec cette première toile, s'étendant dans mon âme plus que sous mes yeux, cette toile attendue de Caspar David Friedrich « le moine au bord de la mer » dans laquelle je me perds , instantanément, me laisse absorbée, littéralement, engloutie , esseulée à la lisière des flots de la grande toile et de ceux que je retiens de mes yeux devant ce ciel « trop grand » à l'obscurité descendant sur l'océan comme une lourdeur, et ce moine (sans doute représentatif de Friedrich, son frère s'étant noyé alors qu'il essayait de sauver Caspar lui-même de la noyade, ce qui laissa une trace indélébile de souffrance dans son cœur) si petit devant l'immensité de l'horizon. Juste à coté, une autre toile de Friedrich, « le lever de lune sur la mer » et « les ruines de l'église dans la forêt » avec ce dégradés de noirs subtiles et envoûtant. Friedrich disait que le peintre devait peindre ce qu'il voit en lui-même…je suis restée longtemps devant ces trois toiles, tellement proche de mes propres sentiments, quelque part entre solitude et liberté.
Plus loin une toute petite aquarelle m'ébranla tout autant que les grandes toiles, « la grande ombre » de Wilhelm Tischben, représentant un jeune homme accoudé à une cheminée, le feu derrière lui renvoie son ombre qui se reflète du sol au mur d'en face, se prolongeant sur l'étendu du plafond…cette ombre immense sur une si petite aquarelle, ombre immensément mélancolique d'un petit homme de rien.
Et puis se retrouver devant les toiles de Hopper, à la lumière si particulière, « cinéma à New York », « la femme à la fenêtre », ces quotidiens qui nous ressemble, et cette lourdeur d'existence parfois, qu'Hopper sait si divinement contraster par ce couleurs étincelante, ces clairs obscur si particuliers… encore, là, une émotion vive…
La salle suivante montre des portrait photographique de patients d'asile, et je ne peux m'empêcher de penser qu'entre la douce mélancolie et la folie, le pas est faible, à coté un tableau de Goya de 1794 « le préau des fous », et encore une fois entre ces deux œuvres, les siècles quand il touchent le cœur de l'homme sont bien mince.
Un tableau de Van Gogh « le portrait du docteur Paul Gachet », décrié et dont pourtant Van Gogh disait qu'il était son double de mélancolie, la ressemblance même physique est frappante sur cette toile, dont les plis de la joue sous la main dans la posture mélancolique, son rendu par des coups de pinceaux brossés dans le sens inverse du reste du visage ; et cette phrase de l'artiste « celui dont on attend du secours a lui-même besoin de secours »…
Un peu plus loin des portraits de crayon sur papier d'antonin Artaud représentant l'homme et sa douleur…
« La planète » de Victor Hugo, plume et lavis noir, fusain, rehaussé de gouache représentant Saturne, la planète de la mélancolie, ambivalente, à la couleur de la bille noire, mais aussi saturne la planète du génie de la création… ce tableau m'a ému sans doute une fois encore par la sphère représentée (pourquoi les sphères, cercles, ronds ne cessent de me perturber) mais plus encore de cette lumière jaillissant de la noirceur.
Les tableaux d'Odilon Redon qui au travers de ses toiles s'attachait à faire vivre humainement des êtres invraisemblables, dans un monde magique, peuplée d'étranges créatures, et dans lesquelles l'imaginaire du rêve semble plus important que la représentation réel dans son art… plus tard, il enthousiamera les surréalistes.
Ensuite des toiles d'Edward Munch, de Chirico, Sironi, impossible de toutes les décrire, mais mon regard est attiré par la « Mélancolie » de Otto Dix, ce tableau me subjugue, sa composition est singulièrement originale : assise sur un tabouret en forme de coquillage, une femme (sans doute assimilée à Vénus) avec une expression de mi sarcasme, mi frayeur, se tient devant un homme énigmatique dont on ne saurait dire sil elle veut le retenir ou le pousser vers cette fenêtre d'où l'on peut voir un incendie… une toile troublante devant la quelle je restai un long moment, , fascinée par l'étrangeté de cette peinture…
Le grand tableau de Zoran Music, « le fauteuil gris », une toile qui met mal à l'aise, une peinture terne autant par la texture que par la couleur grise, des dégoulinures voulues, et de coups de pinceaux violent qui forme le fond en contraste avec des touches moins affirmées sur ce personnage représentée prostré comme s'il était lui-même le fauteuil, l'objet plutôt que l'être.
Les trois photos de David Nebreda sont là, incontestablement pour déranger, visages brûlés, couvert de cendre ou de sang, regards absents semblant vouloir passer au travers du visiteur, corps tailladés, d' une hallucinante maigreur aux os saillants…délire de l'immortalité mélancolique…
L'exposition se termine sur le « Big man» de Ron Mueck, un homme nu, en résine, au réalisme édifiant, si ce n'était sa taille immense, on pourrait le croire vrai, palpable, la avec ce regard vide et fixé au sol, rien autour de lui, rien à quoi se raccrocher, la version contemporaine de la mélancolie : la fascination du vide…
Plus de quatre heures au milieu de ces œuvres, une exposition spéciale autour d'un thème qui m'est, par mon histoire personnelle, et par ma passion pour la peinture, forcément fort de signification et d'intérêt…je me suis oubliée quelques heures, échappée de moi-même, j'ai perdu le fil du temps…mélancolique…